ÉSOTÉRISMES, OCCULTISMES & COMPLOTISMES EN RUSSIE
Cosmos, la revue grand public qui explore les liens entre ésotérisme, occultisme, complotisme et politique, prépare son troisième numéro. Si vous êtes chercheur.euse.s, doctorant.e.s, étudiant.e.s, journalistes, observateur.rice.s, vous pouvez contribuer. Merci de nous faire parvenir vos propositions d'articles dès à présent (nous les étudierons rapidement et reviendrons vers vous dans les plus brefs délais ; date limite des propositions fixées au 31 mars 2026) et vos articles finis avant le 31 août 2026.
En tant qu’espace situé en marge du continent, la Russie demeure largement méconnue du public européen qui la perçoit trop souvent à travers le prisme réducteur de « l’âme slave » (rousskaïa doucha) – une entité mystérieuse oscillant entre mysticisme exalté et nihilisme destructeur. Si caricaturales qu’elles puissent paraître, ces représentations ne surgissent aucunement du néant ; elles sont la somme de projections romantiques forgées autour de « l’Orient intérieur », un espace mythologique où s’entremêlaient occultisme, messianisme et quête d’une sagesse supposément perdue.
Ainsi, loin de n’être qu’une simple incompréhension géopolitique ou culturelle inventé par les Lumières (Wolff 1994), la Russie constitue bel et bien un angle mort épistémologique majeur. Pour beaucoup, l’ensemble de ces croyances ésotériques plongent leurs racines dans la période « post-soviétique », faisant du chaos des années Eltsine le terreau d’où auraient germé pléthore de spiritualités et croyances atypiques en vue de pallier la disparition du dogme marxiste-léniniste. Cette chronologie confortable efface cependant de profondes continuités historiques. Comme l’a démontré Bernice Glatzer Rosenthal dans The Occult in Russian and Soviet Culture (1997), l’ésotérisme russe constitue un continuum traversant les ruptures politiques apparentes. Il ne s’agit donc pas pour la revue Cosmos de porter un regard sur un phénomène que l’on pourrait aisément qualifier « d’exotique » ou de tomber dans une forme d’ « orientalisme » empreint de sensationnel, mais bien de combler certaines lacunes de compréhension majeures.
Mais au-delà de seulement ouvrir un nouveau champ de recherche, la nécessité d’une telle entreprise s’explique par la dimension politique immédiate du sujet. Alors que la guerre en Ukraine fait rage depuis près de 3 ans, que les cartes géopolitiques se redessinent et qu’émergent de nouvelles logiques d’affrontement, interroger les liens entre ésotérisme, occultisme et politique en Russie est à la fois pertinent et nécessaire dans la mesure où ceux-ci révèlent l’importance des infrastructures symboliques dans la légitimation de la violence. En présentant la guerre comme une croisade contre le « satanisme » occidental ou un « combat métaphysique » entre la tradition et la modernité, des personnalités comme le Patriarche Kirill, l’ancien président Dimitri Medvedev ou le théorien néo-eurasiste Alexandre Douguine, se positionnent par-delà les simples provocations ou métaphore rhétoriques. En effet, ces énoncés s’inscrivent dans des systèmes de croyances structurés, possédant leur propres cohérences internes et références qu’il convient d’analyser pour comprendre en substance les logiques mêmes de cette guerre totale aux portes de l’Europe.
La revue Cosmos propose d’examiner l’ésotérisme et l’occultisme en Russie selon trois axes : un panorama historique et géopolitique ; une histoire intellectuelle des ésotérismes russes ; une actualité des liens entre ésotérisme, occultisme et politique. Nous souhaitons également proposer un ensemble de notices (d’environ 25 000 signes) retraçant l’histoire de la Russie, depuis la fondation de l’Empire jusqu’à la chute de l’URSS, en passant par la Révolution bolchévique et l’évolution de l’orthodoxie. Ces textes aborderont également la position géopolitique actuelle du pays, la diversité de son tissu socio-ethnique et les tensions qui structurent sa vie politique contemporaine. Loin de viser l’exhaustivité, ce panorama entend offrir aux lectrices et lecteurs les clés nécessaires pour comprendre la singularité russe et, partant, les résonances entre politiques identitaires, aspirations spirituelles et renaissances ésotériques.
UNE HISTOIRE DE L’ÉSOTÉRISME ET DE L’OCCULTISME EN RUSSIE
Contrairement aux idées reçues qui laisseraient croire à un développement récent, l’ésotérisme et l’occultisme ont vu le jour bien avant la rupture révolutionnaire de 1917. Dans un espace placé à l’intersection de l’Europe et de l’Asie, la Russie constitue non seulement un espace de convergence, de rencontres et de synchrétismes religieux, mais aussi de foisonnement spirituel (Carlson, 1993). Beaucoup penseront ici à Helena Petrovna Blavatsky qui fonda en 1875, la Société Théosophique dont la Doctrine Secrète repose tant sur les philosophies orientales, la science moderne que certains mythes occultes comme celui des « peuples racines » et des « Atlantes ». Bien que née en Autriche, l’anthroposophie de Rudolf Steiner trouva également en Russie un terreau exceptionnellement fertile chez certains artistes. Le poète Andreï Biély, figure majeure du symbolisme russe, devint un disciple fervent de Steiner et consacra une partie importante de son oeuvre à approfondir et à diffuser la pensée anthroposophique (Schmitt, 2019). Alexandre Blok, autre géant de la poésie symboliste, puisa lui aussi dans ces sources ésotériques pour nourrir sa vision prophétique de la Russie et de sa destinée. L’art visuel ne fut pas en reste. Nicolas Roerich, peintre talentueux dont les toiles évoquent des paysages himalayens baignés de lumière spirituelle, et son épouse Hélène, philosophe et médium, développèrent ensemble une synthèse spirituelle originale qu'ils appelèrent l' « Agni Yoga » ou « Yoga du Feu » (Antonov, 2008). Leurs expéditions en Asie centrale et en Himalaya, officiellement consacrées à des recherches archéologiques et botaniques, furent accompagnées d’une quête initiatique des royaumes mystiques de l’Agartha et de Shambhala, ces cités légendaires censées abriter les Maîtres qui guident secrètement l’évolution de l'humanité (Savelli, 2019).
Cette émergence au cours des XIXe et début XXe ne saurait toutefois être comprise sans que l’on porte un regard attentif à la prolifération des sociétés ésotériques et loges initiatiques. Se faisant passerelles avec l’Occident, celles-ci imprégnèrent l’ensemble des strates de la haute société impériale — salons aristocratiques, cercles intellectuels, petite bourgeoisie urbaine — avec pour principales capitales Petrograd1 et Moscou. Phénomène relevant d’abord du ludique, ces organisations ont néanmoins constitué de véritables cercles initiatiques. Parmi la multitude de cercles et de sociétés existantes, la franc-maçonnerie dont Douglas Smith a retracé l'histoire fascinante dans son étude Working the Rough Stone: Freemasonry and Society in Eighteenth-Century Russia (1999), occupait une place particulière. Introduite en Russie à l’issue des guerres napoléoniennes, la franc-maçonnerie russe, qu’elle soit rationaliste ou kabbalistique, occupa un rôle non négligeable dans les évolutions politiques de l’Empire russe vers la fin du XIXe. Ici, le martinisme mérite une attention particulière. Cette forme de maçonnerie chrétienne ésotérique, fondée par Louis- Claude de Saint-Martin au XVIIIe siècle, rencontra en Russie un succès considérable. Le martinisme promettait une voie de réintégration spirituelle permettant à l’homme déchu de retrouver sa dignité originelle et sa connexion avec le divin. Cette doctrine résonnait avec certaines dimensions de la spiritualité orthodoxe, créant des ponts inattendus entre ésotérisme occidental et mysticisme oriental (Bourmistov, 2010). L’influence du martinisme s'étendit jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir : l’empereur Alexandre Ier lui-même, figure complexe oscillant entre réforme libérale et mysticisme conservateur, fut selon certaines sources influencé par ces cercles.
MARXISME MYSTIQUE ET UTOPIES RÉVOLUTIONNAIRES
L’histoire spirituelle russe est également marquée par un paradoxe fondamental : l’émergence d’idées et de courants occultes au sein même de la mouvance révolutionnaire marxiste. Plusieurs courants ont en effet cherché à concilier le matérialisme dialectique avec une quête de nature religieuse. Les « Constructeurs de Dieu » (Bogostroiteli), nés au tournant du XXᵉ siècle, incarnent particulièrement cette tentative de réenchanter le projet révolutionnaire. D’autres figures à l’instar d’Alexandre Lounatcharski — futur premier commissaire du peuple à l’Instruction publique — ou Maxime Gorki, géant de la littérature révolutionnaire, élaborèrent une vision presque sacrée de l’édification du socialisme. À leurs yeux, la révolution ne se limitait pas à réorganiser les structures économiques et politiques : elle visait une métamorphose ontologique, la création collective du divin au sein de l’humanité. Bien que rejetée avec véhémence par Lénine et les Bolchéviques, certaines idées parvinrent néanmoins à pénétrer certains axiomes du jeune régime socialiste naissant. Le cosmisme russe, entreprise visant à unir science, mystique et utopie techno-futuriste, en faisait partie. Nikolaï Fedorov développa la « philosophie de l’oeuvre commune », doctrine selon laquelle le devoir moral suprême de l’humanité consistait à ressusciter l’ensemble de ses ancêtres. Cette résurrection, loin d’être un miracle surnaturel, devait être accomplie par la science : reconstituer, grâce aux progrès techniques, les corps dispersés des morts pour les ramener à la vie (Eltchaninoff, 2022). Aussi délirante qu’elle puisse paraître, cette vision marqua profondément plusieurs générations de penseurs. Constantin Tsiolkovski, pionnier de l’astronautique et inspirateur majeur de la conquête spatiale soviétique, voyait dans l’expansion de l’humanité dans le cosmos la condition nécessaire pour accueillir les peuples ressuscités du passé (Limonier, 2018). Vladimir Vernadski, quant à lui, conçut l’idée de « noosphère », sphère de la pensée enveloppant progressivement la Terre et la transformant (Bischof, 2007).
La période soviétique, contrairement à une idée reçue, n’éradiqua pas ces courants mais les transforma et parfois les instrumentalisa. Malgré une répression souvent féroce, l’aspiration spirituelle ne fut jamais totalement étouffée. Alors que certains cercles continuèrent de se réunir discrètement dans la clandestinité, l’État soviétique chercha à s’emparer de certains « phénomènes paranormaux », pour les inscrire dans un cadre scientifique matérialiste. Ainsi, entre les années 1920 et 1960, l’URSS tenta de mener plusieurs recherches en parapsychologie : télépathie, télékinésie, vision à distance, psychotronique et autres phénomènes rejetés par la science occidentale. Souvent liées aux services de renseignement comme le KGB, ces études visaient à créer de nouvelles armes psychiques ou de nouveaux outils d’espionnage capable de concurrencer sinon de vaincre l’Occident durant la Guerre froide. Leonid Vassiliev, à Leningrad, développa par exemple des protocoles de télépathie expérimentale tandis que Vladimir Raikov utilisa l’hypnose profonde pour provoquer des états de « réincarnation » permettant d’imiter temporairement le génie de grands créateurs. Cette appropriation pseudo-scientifique de pratiques traditionnellement ésotériques révèle une tension fondamentale du projet soviétique. D’un côté, le régime poursuivait sans relâche son ambition de créer un « homme nouveau » rationnel et désenchanté ; de l’autre, il se heurtait sans cesse à la persistance d’un besoin de sens et de transcendance qui reparaissait sous des formes nouvelles — parfois déguisées en avant-garde scientifique.
LA RENAISSANCE POST-SOVIÉTIQUE : PAGANISME, MYSTICISME POLITIQUE ET NEW AGE
L’effondrement de l'URSS en 1991 déclencha ce que les chercheurs qualifient de « revanche du sacré ». Face au vide idéologique consécutif à la disparition du marxismeléninisme, des millions de citoyens s'orientèrent vers des spiritualités alternatives, phénomène spectaculairement accéléré par la pandémie de COVID-19. En 2023, le marché russe de l’occultisme (voyance, magie blanche, magie noire) atteignait 2.000 milliards de roubles, rivalisant avec le secteur alimentaire (Raviot, 2025). Le néopaganisme constitue la manifestation la plus saillante de cette effervescence. La rodnoverie prétend ressusciter les croyances pré-chrétiennes slaves et mobilise plusieurs milliers d'adeptes. Si le mouvement privilégie souvent une approche folklorique apolitique, une frange significative développe une idéologie ethno-nationaliste virulente, articulant sa spiritualité autour de concepts raciaux empruntés aux théories aryennes et au paganisme völkisch allemand (Shnirelman, 1998). L’Église yngliiste d’Alexandre Khinevitch illustre le paroxysme de cette dérive : élaborant une mythologie cosmique délirante mêlant ufologie, pseudo-archéologie et antisémitisme obsessionnel, elle présente les « Slavo-Aryens » comme descendants d’extraterrestres supérieurs. Les années 1990 virent également émerger un néo-chamanisme urbain syncrétique, hybridant traditions sibériennes, pratiques amérindiennes et New Age occidental. Parallèlement, l’ésotérisme chrétien connut un renouveau : l’hésychasme attira de nombreux chercheurs spirituels, tandis que le culte des icônes fut réinvesti comme pratique théurgique de communion avec le divin. L'orthodoxie souffrit néanmoins de dérives sectaires notables. L’Église du Dernier Testament, fondée en 1991 par Sergueï Torop autoproclamé réincarnation du Christ, établit une communauté utopique sibérienne fusionnant christianisme, végétalisme et eschatologie apocalyptique, prospérant trois décennies avant l'arrestation de son fondateur en 2020. Enfin, l’ésotérisme stalinien, incarné par l’oeuvre littéraire d’Alexandre Prokhanov, développe enfin une vision mystique où Staline apparaît comme figure quasi-messianique, synthèse atypique entre bolchevisme et traditionalisme (Griffith, 2023).
THÉURGIE DU POUVOIR ET GÉOPOLITIQUE SACRÉE
À la différence d’autres États, la Russie contemporaine se distingue par l’interpénétration croissante entre courants ésotériques et sphère politique. Cette dimension souvent mal comprise ou sous-estimée, constitue pourtant une clé essentielle pour décrypter certaines logiques profondes du système de pouvoir. Comme l’a démontré Marlène Laruelle, les références traditionalistes, ésotériques et mystiques ne sont pas de simple ornement rhétorique mais participent d’une véritable vision du monde qui peuvent dans certaines occasions structurer le discours idéologique officiel.
C’est en amont de ces idées que se trouve la figure du « conseiller occulte ». Des figures telles que l’astrologue et nécromancien du Tsar Ivan IV « le Terrible » Elysius Bomel, Grigori Raspoutine confesseur et guérisseur personnel de la famille Romanov ou Wolf Messing le « sorcier de Staline ». À l’époque contemporaine, ce schéma continue d’alimenter récits et spéculations. De nombreuses théories circulent ainsi sur l’existence de nouveaux « intercesseurs ésotériques » opérant dans l’ombre du pouvoir : certains oligarques se laisseraient conseiller par des médiums, astrologues ou guérisseurs énergétiques, tandis que les plus hautes sphères de l’État — Vladimir Poutine compris, qui aurait été initié par son ancien ministre de la Défense Sergeï Choïgou au chamanisme et ses rituels de jouvence — ne seraient pas exemptes de cette tentation. Alexandre Douguine incarne plus que jamais pour le public français, depuis près de deux décennies, cette figure archétypale de « l’éminence grise du Kremlin ». Géopolitologue, philosophe, érudit, il puise dans les oeuvres de René Guénon, Julius Evola, Carl Schmitt, Halford Mackinder et Herman Wirth pour esquisser un eurasisme renouvelé, où Moscou prendrait la place de « Troisième Rome » dans un nouvel empire rassemblant les peuples « indo-européens ». Héritier de l’ésotérisme européen, Douguine se revendique des Vieux-Croyants orthodoxes, s’inspirant aussi des courants de la Nouvelle Droite française. Il développe un discours anti-moderne et soutient qu’il convient de s’opposer à l’Occident décadent et « antéchristique » en incarnant le rôle du Katekhon (force de rétention de l’apocalypse). Relayé en France par des réseaux tels que Égalité & Réconciliation d’Alain Soral et des cercles nationalistes révolutionnaires (ses travaux figurent en traduction française chez la maison d’édition Ars Magna dirigée par Christian Bouchet), le traditionalisme russe le plus affirmé. Douguine apparaît comme l’un des pivots d’une « internationale traditionaliste » contemporaine. Certains observateurs vont jusqu’à le qualifier de « Raspoutine de Poutine » ou d’« éminence grise du Kremlin ». Il reflète ainsi une figure archétypale de la fusion entre ésotérisme, occultisme et puissance politique.
LA GUERRE EN UKRAINE : APOCALYPSE ET INSTRUMENTALISATION DU SACRÉ
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a agi comme un puissant révélateur des dynamiques ésotériques et mystiques qui sous-tendent une partie du discours politique et religieux russe contemporain. La reconfiguration géopolitique qui s’en est suivie a mis en lumière, comme l’ont montré Marlène Laruelle dans Is Russia Fascist? (2021) et Mikhail Suslov dans Holy Rus (2014), la manière dont certaines élites mobilisent références apocalyptiques, symboles sacrés et visions occultistes pour sacraliser le conflit et en légitimer l’orientation idéologique.
Une rhétorique explicitement eschatologique imprègne ainsi de nombreux discours pro-russes. Le conflit y apparaît non comme une simple guerre territoriale, mais comme un affrontement métaphysique opposant deux puissances spirituelles irréconciliables : la « Sainte Russie » (Sviata Rous’), gardienne autoproclamée de la civilisation chrétienne traditionnelle, et un Occident présenté comme l’incarnation moderne de forces démoniaques. Les registres de l’Apocalypse johannique, du combat du Christ contre l’Antéchrist, ou encore de la défense des « valeurs traditionnelles » face à la corruption morale occidentale (homosexualité, transidentité, féminisme assimilés à des déviances diaboliques) structurent cette vision dualiste. Ces motifs ne sont pas nouveaux, mais leur intensité atteint aujourd’hui un seuil inédit. Le patriarche Kirill lui-même a adopté ce lexique apocalyptique pour justifier « l’opération militaire spéciale », interprétée comme un combat spirituel pour la survie de la civilisation chrétienne. Les analyses de Cyril Hovorun (Political Orthodoxies, 2018) et de Regina Elsner sur la théologie politique orthodoxe contemporaine montrent que cette position s’inscrit dans une longue généalogie intellectuelle, marquée par des penseurs tels que Konstantin Leontiev, dont la vision byzantiniste de l’histoire repose sur un horizon eschatologique, ou Ivan Ilyine, figure centrale du néo-traditionalisme russe actuel. De nombreux témoignages, fragmentaires et difficiles à documenter mais convergents, évoquent la tenue de rituels religieux ou magiques à destination des troupes : processions d’icônes réputées miraculeuses le long du front, exposition de reliques dans les casernes, bénédictions d’armements lourds, aspersions d’eau bénite sur chars et avions. Ces pratiques, oscillant entre
liturgie orthodoxe et magie folklorique — talismans, amulettes, prières protectrices — révèlent la persistance de conceptions pré-modernes du sacré dans les contextes de guerre.
Un autre volet particulièrement frappant du conflit réside dans ce que l’on peut qualifier de « guerre informationnelle ésotérique ». Sur les réseaux sociaux russes (VKontakte, Telegram, Yandex.Zen), circulent massivement des contenus où se mêlent théories du complot, imagerie occultiste et propagande politique. L’OTAN y est décrite comme une structure satanique, l’Union européenne comme une émanation de l’Antéchrist, et les dirigeants occidentaux comme des serviteurs du Malin. Des vidéos prétendent que l’Ukraine serait contrôlée par des forces occultes mondialistes, que son président Volodymyr Zelensky agirait en mage noir au service d’un Nouvel Ordre mondial, ou que des bataillons ukrainiens pratiqueraient des rituels sataniques. Cette « guerre cognitive instrumentalise un répertoire symbolique profondément enraciné dans la culture russe, où tout conflit politique se double d’une lutte cosmique. Elle montre comment des motifs ésotériques hérités — visions apocalyptiques, mythologies impériales, imaginaires démonologiques — sont mobilisés pour construire des récits alternatifs capables de concurrencer la narration occidentale dominante et de galvaniser les populations.
OCCULTISME ET ÉSOTÉRISME DANS LA CULTURE POPULAIRE RUSSE
L’effervescence ésotérique post-soviétique investit massivement la culture populaire, constituant un corpus significatif d’oeuvres cinématographiques et vidéoludiques. Viy (1967) inaugure une tradition filmique conjuguant sorcellerie rurale, démonologie slave et syncrétisme rituel, tradition réactualisée dans les années 2010 par les remakes de Stepchenko et la série Gogol. Parallèlement, Podgaevsky développe un cinéma d'horreur teinté d'occultisme moderne, tandis que la duologie Night Watch/Day Watch élabore un univers métaphysique d'une remarquable densité, où s’opposent Lumière et Ténèbres dans Moscou contemporaine. Le cinéma tarkovskien, bien qu'ancré dans la spiritualité orthodoxe, contribue décisivement à façonner cet imaginaire par son symbolisme hermétique et sa dimension initiatique. Stalker (1979) établit l’archétype des zones interdites investies d’une présence numineuse, imposant des matrices esthétiques devenues structurantes dans la culture russe.
Cet héritage trouve une prolongation inattendue dans le domaine vidéoludique. La saga S.T.A.L.K.E.R. (2007–2009), développée par le studio ukrainien GSC Game World, bien qu’exogène au contexte strictement russe, exerce une influence considérable sur l’imaginaire post-soviétique. S.T.A.L.K.E.R. transpose la Zone dans l'espace irradié de Tchernobyl, désormais investi comme géographie sacrée post-apocalyptique. La série Metro propose une autre déclinaison apocalyptique-ésotérique : dans le métro moscovite devenu dernier refuge après un conflit nucléaire, se recomposent rationalisme soviétique, mysticisme orthodoxe et paganisme renaissant. Ice-Pick Lodge (Pathologic, The Void) élabore des univers initiatiques nourris de symbolisme hermétique et de métaphysique rituelle. Sous l'ère soviétique, plusieurs oeuvres furent censurées pour leur contenu occultiste, témoignant des tensions idéologiques entourant ces représentations. Cette production manifeste le tournant spiritualiste postsoviétique et la capacité de la culture russe à produire des syncrétismes originaux fusionnant folklore ancestral, héritage orthodoxe et ésotérisme occidental.
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